"Les Frères Karamazov" - читать интересную книгу автора (Dostoïevski Fédor Mikhaïlovitch)VIII. Un scandale Lorsque Mioussov et Ivan Fiodorovitch arrivèrent chez le Père Abbé, Piotr Alexandrovitch – qui était un galant homme – eut honte de sa récente colère. Il comprit qu’au lieu de s’emporter, il aurait dû estimer à sa juste valeur le pitoyable Fiodor Pavlovitch, et conserver tout son sang-froid. «Les moines n’ont rien à se reprocher, décida-t-il soudain sur le perron de l’Abbé; s’il y a ici des gens comme il faut (le Père Nicolas, l’Abbé, appartient, paraît-il, à la noblesse), pourquoi ne me montrerais-je pas aimable avec eux? Je ne discuterai pas, je ferai même chorus, je gagnerai leur sympathie… enfin, je leur prouverai que je ne suis pas le compère de cet Ésope, de ce bouffon, de ce saltimbanque, et que j’ai été trompé tout comme eux…» Il résolut de leur céder définitivement et sur l’heure ses droits de coupe et de pêche – et cela d’autant plus volontiers qu’il s’agissait en fait d’une bagatelle. Ces bonnes intentions s’affirmèrent encore lorsqu’ils entrèrent dans la salle à manger du Père Abbé. Ce n’en était pas une, à vrai dire, car il n’avait en tout que deux pièces à lui, d’ailleurs beaucoup plus spacieuses et plus commodes que celles du Incapable de se contenir, Rakitine avait flairé tout cela et jeté un coup d’œil à la cuisine du Père Abbé, où il avait des relations. Il en possédait d’ailleurs partout et apprenait ainsi tout ce qu’il voulait savoir. C’était un cœur tourmenté, envieux. Il avait pleine conscience de ses dons indiscutables, et s’en faisait même, dans sa présomption, une idée exagérée. Il se savait destiné à jouer un rôle; mais Aliocha, qui lui était fort attaché, s’affligeait de le voir dépourvu de conscience, et cela sans que le malheureux s’en rendît compte lui-même; sachant en effet qu’il ne déroberait jamais de l’argent à sa portée, Rakitine s’estimait parfaitement honnête. À cet égard, ni Aliocha ni personne n’auraient pu lui ouvrir les yeux. Rakitine était un trop mince personnage pour figurer aux repas; en revanche, le Père Joseph et le Père Païsius avaient été invités, ainsi qu’un autre religieux. Ils attendaient déjà dans la salle à manger lorsque Piotr Alexandrovitch, Kalganov et Ivan Fiodorovitch firent leur entrée. Le propriétaire Maximov se tenait à l’écart. Le Père Abbé s’avança au milieu de la pièce pour accueillir ses invités. C’était un grand vieillard maigre, mais encore vigoureux, aux cheveux noirs déjà grisonnants, au long visage émacié et grave. Il salua ses hôtes en silence, et ceux-ci vinrent cette fois recevoir sa bénédiction, Mioussov tenta même de lui baiser la main, mais l’Abbé prévint son geste en la retirant. Ivan Fiodorovitch et Kalganov allèrent jusqu’au bout, faisant claquer leurs lèvres à la façon des gens du peuple. «Nous devons vous faire toutes nos excuses, mon Révérend Père, commença Piotr Alexandrovitch avec un gracieux sourire, mais d’un ton grave et respectueux, car nous arrivons seuls, sans notre compagnon Fiodor Pavlovitch, que vous aviez invité; il a dû renoncer à nous accompagner et non sans cause. Dans la cellule du Révérend Père Zosime, emporté par sa malheureuse querelle avec son fils, il a prononcé quelques paroles fort déplacées… fort inconvenantes… ce dont Votre Révérence doit avoir déjà connaissance, ajouta-t-il avec un regard du côté des religieux. Aussi, conscient de sa faute et la déplorant sincèrement, il a éprouvé une honte insurmontable et nous a priés, son fils Ivan et moi, de vous exprimer son sincère regret, sa contrition, son repentir… Bref, il espère tout réparer par la suite; pour le moment il implore votre bénédiction et vous prie d’oublier ce qui s’est passé…» Mioussov se tut. Arrivé vers la fin de sa tirade, il se sentit si parfaitement content de lui, qu’il en oublia sa récente irritation. Il éprouvait de nouveau un vif et sincère amour pour l’humanité. Le Père Abbé, qui l’avait écouté gravement, inclina la tête et répondit: «Je regrette vivement son absence. Participant à ce repas, peut-être nous eût-il pris en affection, et nous de même. Messieurs, veuillez prendre place.» Il se plaça devant l’image et commença une prière. Tous s’inclinèrent respectueusement, et le propriétaire Maximov se plaça même en avant, les mains jointes, en signe de particulière dévotion. Ce fut alors que Fiodor Pavlovitch vida son sac. Il faut noter qu’il avait eu vraiment l’intention de partir et compris l’impossibilité, après sa honteuse conduite chez le Il ordonna au cocher d’attendre et retourna à grands pas au monastère, droit chez le Père Abbé. Il ignorait encore ce qu’il ferait, mais il savait qu’il ne se possédait plus, que la moindre impulsion lui ferait commettre quelque indigne sortie, sinon quelque délit dont il aurait à répondre devant les tribunaux. En effet, il ne dépassait jamais certaines limites, ce qui ne laissait pas de le surprendre. Il parut dans la salle à manger au moment où, la prière finie, on allait se mettre à table. Il s’arrêta sur le seuil, examina la compagnie en fixant les gens bien en face et éclata d’un rire prolongé, impudent. «Ils me croyaient parti, et me voilà!» cria-t-il d’une voix retentissante. Les assistants le considérèrent un instant en silence, et soudain tous sentirent qu’un scandale était inévitable. Piotr Alexandrovitch passa brusquement de la quiétude à la plus méchante humeur. Sa colère éteinte se ralluma, son indignation apaisée gronda tout d’un coup. «Non, je ne puis supporter cela! hurla-t-il. J’en suis incapable, absolument incapable!» Le sang lui montait à la tête. Il s’embrouillait, mais ce n’était pas le moment de faire du style, et il prit son chapeau. «De quoi est-il incapable? s’écria Fiodor Pavlovitch. Votre Révérence, dois-je entrer ou non? M’acceptez-vous comme convive? – Nous vous en prions de tout cœur, répondit l’Abbé. Messieurs, ajouta-t-il, je vous supplie de laisser en repos vos querelles fortuites, de vous réunir dans l’amour et l’entente fraternelle, en implorant le Seigneur à notre paisible table. – Non, non, c’est impossible, cria Piotr Alexandrovitch, hors de lui. – Ce qui est impossible à Piotr Alexandrovitch l’est également à moi: je ne resterai pas. C’est pourquoi je suis venu. Je ne vous quitte plus d’une semelle, Piotr Alexandrovitch: si vous vous en allez, je m’en vais, si vous restez, je reste. Vous l’avez piqué par-dessus tout en parlant d’entente fraternelle, Père Abbé; il ne veut pas s’avouer mon parent. N’est-ce pas, von Sohn? Tiens, voilà von Sohn. Bonjour, von Sohn. – C’est à moi que… murmura Maximov stupéfait. – À toi, bien sûr. Votre Révérence, savez-vous qui est von Sohn? C’est le héros d’une cause célèbre: on l’a tué dans un lupanar – c’est ainsi, je crois, que vous appelez ces endroits -, tué et dépouillé, puis, malgré son âge respectable, fourré dans une caisse et expédié de Pétersbourg à Moscou dans le fourgon aux bagages, avec une étiquette. Et pendant l’opération, les filles de joie chantaient des chansons et jouaient du tympanon, c’est-à-dire du piano. Eh bien, ce personnage n’est autre que von Sohn, ressuscité d’entre les morts; n’est-ce pas, von Sohn? – Qu’est-ce à dire? s’écrièrent plusieurs voix dans le groupe des religieux. – Allons-nous-en, jeta Piotr Alexandrovitch à Kalganov. – Non, permettez, glapit Fiodor Pavlovitch, faisant encore un pas dans la chambre, laissez-moi terminer. Là-bas, dans la cellule du Notez que Fiodor Pavlovitch avait entendu le son de certaines cloches. À en croire des bruits malveillants, parvenus naguère jusqu’à l’oreille des autorités ecclésiastiques, dans les monastères où subsistait cette institution on témoignait aux «Quelle vilenie! cria Piotr Alexandrovitch. – Excusez, dit soudain le Père Abbé. Il a été dit autrefois: «On a commencé à parler beaucoup de moi, et même à en dire du mal. Après avoir tout écouté, je me dis: c’est un remède envoyé par Jésus pour guérir mon âme vaniteuse.» Aussi nous vous remercions humblement, très cher hôte.» Et il fit un profond salut à Fiodor Pavlovitch. «Ta, ta, ta. Bigoterie que tout cela. Vieilles phrases et vieux gestes. Vieux mensonges et formalisme des saluts jusqu’à terre! Nous les connaissons, ces saluts! «Un baiser aux lèvres et un poignard au cœur», comme dans les – C’est vraiment indigne de votre part», proféra le Père Joseph. Le Père Païsius gardait un silence obstiné. Mioussov s’élança hors de la chambre, suivi de Kalganov. «Eh bien, mes Pères, je vais suivre Piotr Alexandrovitch! Je ne reviendrai plus, dussiez-vous m’en prier à genoux; non, plus jamais! Je vous ai envoyé mille roubles et cela vous a fait ouvrir de grands yeux, hé, hé! Mais je n’ajouterai rien. Je venge ma jeunesse passée et les humiliations endurées! – Il frappa du poing sur la table, dans un accès de feinte indignation. – Ce monastère a joué un grand rôle dans ma vie. Que de larmes amères j’ai versées à cause de lui! Vous avez tourné contre moi ma femme, la possédée. Vous m’avez chargé de malédictions, décrié dans le voisinage! En voilà assez, mes Révérends, nous vivons à une époque libérale, au siècle des bateaux à vapeur et des chemins de fer. Vous n’aurez rien de moi, ni mille roubles, ni cent, même pas un!» Notez encore que jamais notre monastère n’avait tenu une telle place dans sa vie, que jamais il ne lui avait fait verser de larmes amères. Mais Fiodor Pavlovitch s’était tellement emballé à propos de ces larmes imaginaires qu’il fut bien près d’y croire; il en aurait pleuré d’attendrissement! Il sentit cependant qu’il était temps de faire machine arrière. Pour toute réponse à son haineux mensonge, le Père Abbé inclina la tête et prononça de nouveau d’un ton grave: «Il est encore écrit: «Supporte patiemment la calomnie dont tu es victime et ne te trouble pas, loin de détester celui qui en est l’auteur.» Nous agirons en conséquence. – Ta, ta, ta, le beau galimatias! Continuez, mes Pères, moi je m’en vais. Je reprendrai définitivement mon fils Alexéi en vertu de mon autorité paternelle. Ivan Fiodorovitch, mon très révérencieux fils, permettez-moi de vous ordonner de me suivre! Von Sohn, à quoi bon rester ici? Viens chez moi: ce n’est qu’à une verste d’ici; on ne s’y ennuie pas; au lieu d’huile de lin, je te donnerai un cochon de lait farci au sarrasin; je t’offrirai du cognac, des liqueurs; il y aura même une jolie fille… Hé, von Sohn, ne laisse pas passer ton bonheur!» Il sortit en criant et en gesticulant. C’est à ce moment que Rakitine l’aperçut et le désigna à Aliocha. «Alexéi, lui cria son père de loin, viens t’installer chez moi dès aujourd’hui; prends ton oreiller, ton matelas, et qu’il ne reste rien de toi ici.» Aliocha s’arrêta comme pétrifié, observant attentivement cette scène, sans souffler mot. Fiodor Pavlovitch monta en calèche, suivi d’Ivan Fiodorovitch, silencieux et morne, qui ne se retourna même pas pour saluer son frère. Mais, pour couronner le tout, il se passa alors une scène de saltimbanque, presque invraisemblable. Maximov accourait, tout essoufflé; dans son impatience, il risqua une jambe sur le marchepied où se trouvait encore celle d’Ivan Fiodorovitch, et, se cramponnant au coffre, il essaya de monter. «Moi aussi, je vous suis! cria-t-il en sautillant, avec un rire gai et un air de béatitude. Emmenez-moi! – Eh bien, n’avais-je pas raison de dire que c’était von Sohn! s’écria Fiodor Pavlovitch enchanté. Le véritable von Sohn ressuscité d’entre les morts! Comment t’es-tu sorti de là? Qu’est-ce que tu y fabriquais et comment as-tu pu renoncer au dîner? Il faut avoir pour cela un front d’airain! J’en ai un moi, mais je m’étonne du tien, camarade. Saute, saute plus vite. Laisse-le monter, Ivan, on s’amusera. Il va s’étendre à nos pieds, n’est-ce pas, von Sohn? Préfères-tu t’installer sur le siège avec le cocher? Saute sur le siège von Sohn.» Mais Ivan Fiodorovitch, qui avait déjà pris place sans mot dire repoussa d’une forte bourrade dans la poitrine Maximov qui recula d’une toise; s’il ne tomba pas, ce fut un pur hasard. «En route! cria d’un ton hargneux Ivan au cocher. – Eh bien, que fais-tu, que fais-tu? Pourquoi le traiter ainsi?» objecta Fiodor Pavlovitch. La calèche était déjà partie. Ivan ne répondit rien. «Voilà comme tu es! reprit Fiodor Pavlovitch, après un silence de deux minutes, en regardant son fils de travers. Car c’est toi qui as imaginé cette visite au monastère, qui l’as provoquée et approuvée. Pourquoi te fâcher maintenant? – Trêve d’insanités! Reposez-vous donc un peu», répliqua Ivan d’un ton rude. Fiodor Pavlovitch se tut encore deux minutes. «Un petit verre de cognac me ferait du bien», déclara-t-il alors d’un ton sentencieux. Ivan ne répondit rien. «Eh! quand nous serons arrivés, tu en prendras bien aussi un verre!» Ivan ne soufflait toujours mot. Fiodor Pavlovitch attendit encore deux minutes. «Bien que cela vous soit fort désagréable, révérencieux Karl von Moor, je retirerai pourtant Aliocha du monastère.» Ivan haussa dédaigneusement les épaules, se détourna, se mit à regarder la route. Ils n’échangèrent plus un mot jusqu’à la maison. |
||
|
© 2026 Библиотека RealLib.org
(support [a t] reallib.org) |